Aujourd’hui, on va parler du fameux « Kill your darlings » (en français tuez vos chéris/vos chouchous). Pour la faire courte, un chouchou, dans le contexte de l’écriture, c’est un élément de votre roman auquel vous êtes attaché en tant qu’auteur mais qui n’a pas sa place dans votre texte.
Il peut s’agir de toutes sortes d’éléments :
– une phrase bien tournée mais qui ne cadre pas avec le passage dans lequel il se trouve,
– une scène épique mais qui contredit les thèmes du roman ou la nature des personnages,
– un chapitre intéressant, mais qui n’apporte rien à l’intrigue,
– un personnage « original » mais qui ne contribue pas à la narration,
– une description émouvante, mais qui concerne un élément qui ne joue aucun rôle dans la suite du livre,
– une métaphore amusante mais incompréhensible pour la plupart des lecteurs.
Pourquoi c’est si dur ?
Eh bien, à cause de l’aversion à la perte, un biais cognitif qui nous pousse à accorder plus d’importance aux pertes potentielles qu’aux gains possibles. Ce sentiment crée une résistance chez l’auteur lorsqu’il s’agit de supprimer des passages, tournures de phrases, des idées et même des personnages qui n’apportent rien d’essentiel à l’histoire. En fait, plus vous aurez passé de temps et d’énergie à écrire les passages en question, plus il peut être difficile de vous résoudre à les supprimer.
Le point commun, c’est qu’il s’agit toujours d’une idée qui vous rend enthousiaste mais qui n’a pas sa place dans votre roman. Si vous retirez ces éléments, votre roman s’en portera mieux, comme si on lui retirait un corps étranger. Il vaut alors mieux considérer la révision de votre roman comme une opportunité plutôt que comme une perte.
Comment s’y prendre concrètement ?
D’abord, il faut savoir qu’il s’agit de l’une des premières étapes à accomplir après avoir terminé votre premier jet (plus précisément avant de rajouter des passages là où il le faut et avant les corrections sur la forme de votre roman).
Et pour bien le faire, il faut d’abord :
Prendre du recul (oui, je sais, encore).
Développer assez de recul est trèèès important pour savoir faire la différence entre les éléments réussis qui servent l’histoire et les éléments qui plombent votre roman, même s’il vous plairait de les garder. Laissez donc votre manuscrit de côté pendant quelques semaines avant de le réviser puis revenez dessus avec un regard neuf et plus objectif pour faire les choix qui s’imposent.
Relire en une fois, d’un trait.
Passez à la relecture intégrale de votre manuscrit, sans encore y toucher, et essayez d’identifier les passages qui clochent tout au long de votre narration. Est-ce que ce passage/chapitre ne ralentit pas inutilement l’intrigue ? Ce personnage sert-il vraiment l’histoire/mérite d’être autant mis en avant ? Cette scène apporte-t-elle réellement quelque chose à l’ensemble de l’histoire ? Est-ce qu’au contraire elle ne contredit pas les thèmes ou le message que je veux faire passer dans mon roman dans son ensemble ? Cette description-là mérite-t-elle vraiment d’être gardée ? Cette phrase se marie-t-elle vraiment aussi bien avec mon texte à cet endroit ? Est-ce que ce dialogue est vraiment utile ? Est-ce que ce passage ne sonne pas trop faux ? …
Voici quelques exemples d’éléments similaires que j’ai retirés pour High Spies : les scènes d’entrainement qui font « bouche-trou », certaines scènes de « vie normale » en dehors du QG qui n’ont pas de but précis, des scènes banales du quotidien qui pourraient être retirées (se lever, faire sa toilette, s’habiller, etc.), ou encore des scènes où mes personnages se contentent de sympathiser avec d’autres personnages.
Plus généralement, voici des scènes qui méritent souvent d’être retirées : les scènes de réveil, de toilette matinale, d’habillement, de gestes banals mais détaillés du quotidien, les scènes qui ralentissent l’action, les dialogues qui font état d’échanges de banalités sans rien suggérer de l’intrigue, des personnages ou de l’univers… Mais ce sont aussi les descriptions trop longues qui ralentissent le rythme ou l’action (mieux vaut alors les réduire au strict minimum ou les remplacer par de la narration qui explique brièvement ce qui se passe). En gros, tout ce qui alourdit ou obscurcit, toutes les références incompréhensibles, les moments où la narration quitte l’intrigue principale, etc.
Fiez-vous aux avis de vos bêta-lecteurs
S’ils vous font remarquer qu’un passage est en trop ou n’aide pas à la compréhension, il est souvent judicieux de les écouter. Et surtout, s’ils ont pu le remarquer, alors votre lecteur final le remarquera aussi. D’où l’intérêt de ne pas négliger ces « avertissements » de la part de vos lecteurs tests, même si ça fait mal.
Dans le doute, retirez toutes les scènes et dialogues qui présentent les caractéristiques déjà abordées et voyez ensuite si leur absence crée un impact réel, si elles privent vraiment le fil de votre histoire de quelque chose d’important.
Attention, ça ne veut pas dire qu’il faille couper tous les passages qui vous plaisent dans votre livre.
Sauvegardez vos darlings
Non, vous n’êtes pas obligé(e) de supprimer purement et simplement les scènes en question. Personnellement, j’ai une méthode pour moins ressentir la douleur d’effacer des scènes qui m’ont demandé un certain effort à écrire : je les coupe et je les sauvegarde dans un fichier séparé de mon histoire. De cette façon, je n’ai pas l’impression de les avoir totalement perdus.
Et puisque j’écris un roman en plusieurs tomes, certains de ces passages pourraient bien servir un jour (tels quels, reformulés ou en gardant juste le concept). Peut-être même plus tôt que prévu si je décide finalement qu’ils peuvent faire partie de mon manuscrit en cours sans danger (ce qui est assez rare quand même, il faut l’avouer). Les bonnes idées, ça se garde pour plus tard et ça peut toujours servir. Mais même si ce n’est jamais le cas, ce n’est pas grave ! Et ça me fera toujours un musée de scènes archivées que je pourrai relire plus tard par nostalgie…
Assumez et écrivez vos darlings
Je crois qu’il existe une part dans chaque auteur qui a besoin d’écrire ces darlings. Et cela, comme un moyen de se découvrir en tant qu’auteur, de se réapproprier quelque chose qui nous a plu dans une autre œuvre ou un film, de mettre en scène un élément qui nous tient à cœur ou tout simplement pour se faire plaisir en écrivant ce qu’on veut, merde (désolée) !
D’ailleurs, il m’arrive personnellement d’écrire des scènes de High Spies dont je sais qu’elles ne feront pas partie de l’histoire finale : variante alternative d’une intrigue, basculement d’un personnage du côté antagoniste ou protagoniste ou même la mort d’un personnage phare (une manière d’extérioriser mon côté sadique d’auteur en toute impunité, ha ha), et d’autres scènes du genre que je ne peux décemment pas mettre dans le fil de mon histoire parce que ça gâcherais le déroulement optimal de l’intrigue.
Alors écrivez vos chouchous si ça vous fait plaisir, mais… tuez-les ensuite, « même si ça brise vos petits cœurs égocentriques et scribouillards » (elle est de Stephen King, celle-là).
Sur ce, bonne réécriture (et bonne chasse à vos darlings) !